Prix de gros vs prix public : comment travailler avec des boutiques sans y laisser votre marge

Mains cousant un portefeuille en cuir au fil poissé

Un jour, ça arrive : une boutique de créateurs vous écrit. Elle a vu vos portefeuilles en cuir sur Instagram, elle adore, elle veut en vendre. Grande joie, suivie d’une question qui tétanise : « Quels sont vos tarifs revendeurs ? »

En bref :

  • Coût de revient complet : 38 €
  • Votre prix de gros : 55 €
  • URSSAF sur ce prix, 12,3 % : 6,77 €
  • Votre marge par pièce : 10,23 €
  • La boutique applique ×2,2 : 121 €
  • La boutique applique ×2,5 : 137,50 €

Et là, deux réactions classiques. Soit vous baissez votre prix habituel au hasard, en croisant les doigts (« allez, je lui fais moins 20 %, ça devrait aller »), soit vous envoyez votre prix public et la boutique ne répond plus jamais. Dans les deux cas, vous passez à côté d’un vrai canal de vente, ou vous acceptez un tarif qui ne couvre pas vos coûts, faute d’avoir pu les chiffrer avant.

La vente en boutique obéit à des règles précises. Elles ne sont pas négociables, mais elles se calculent. Les voici, avec un exemple chiffré du début à la fin.

Pourquoi la boutique multiplie votre prix par 2 à 2,5 (et pourquoi c’est normal)

Commençons par le point qui choque tout le monde la première fois : une boutique applique un coefficient de ×2 à ×2,5 sur votre prix de gros pour fixer son prix public. Vous lui vendez un portefeuille 55 €, elle l’affiche entre 121 et 138 €.

Réaction instinctive : « Elle se gave sur mon dos ! » Regardez plutôt ce que ce coefficient paie. Le loyer d’un local en centre-ville, souvent le poste le plus lourd. Le salaire de la vendeuse qui présente vos portefeuilles, les fait toucher, raconte votre histoire, huit heures par jour, six jours sur sept. La TVA à 20 % qu’elle collecte sur le prix public, celle que vous ne facturez pas en franchise et qu’elle facture, elle.

Et puis le risque d’invendus. Elle vous achète ferme des pièces qui ne se vendront peut-être jamais, et ce risque, c’est elle qui le porte. Reste sa propre marge, parce qu’une boutique est une entreprise, pas une œuvre de charité.

Ce coefficient ×2 à ×2,5 est la norme du commerce de détail. Si une boutique vous propose moins de ×2, méfiez-vous : soit elle est fragile économiquement, soit elle compte se rattraper ailleurs.

La vraie question n’est donc pas « pourquoi elle double mon prix ? » mais « mon prix de gros me permet-il de vivre, sachant qu’il sera doublé ? »

Le calcul de l’article en une carte : du prix de gros au prix public, la boutique applique ×2,5 137,50 €

Le prix de gros, c’est quoi exactement ?

Le prix de gros, ce n’est pas votre prix public moins une remise au doigt mouillé. C’est :

Prix de gros = coût de revient + votre marge

Votre coût de revient, c’est tout ce que la pièce vous coûte : matières, temps de travail payé à un taux horaire décent, quote-part de vos frais fixes (atelier, outils, assurance). Les cotisations URSSAF n’entrent pas là-dedans. Elles se calculent sur le prix de vente, 12,3 % du chiffre d’affaires en vente de marchandises en 2026, et se remontent donc après.

Et voici la clé qui rend le prix de gros viable : en vente en gros, vous n’avez aucun frais de vente directe. Pas de commission Etsy, pas de stand de marché à 35 € la journée, pas de samedis passés derrière une table, pas d’emballage individuel ni de colis à poster un par un. Vous produisez, vous livrez dix pièces d’un coup, vous êtes payée. C’est pour ça que vous pouvez vendre moins cher à une boutique qu’à une cliente finale : vos coûts de vente ont fondu, pas votre marge.

L’exemple chiffré : le portefeuille en cuir

Prenons un portefeuille en cuir dont le coût de revient complet est de 38 € (cuir, fil, quincaillerie, 1 h 30 de travail rémunéré, frais fixes). Les cotisations, elles, se calculent sur le prix de vente, on les remonte juste après.

Vous fixez votre prix de gros à 55 €. L’URSSAF y prélève 12,3 %, soit 6,77 €, il vous reste 48,23 €. Votre marge : 10,23 € par pièce, encaissée sans frais de vente, sur des commandes de plusieurs pièces à la fois. Sur une commande de 10 portefeuilles, c’est 102 € de marge pour de la production pure, sans passer un seul samedi sur un marché.

La boutique applique son coefficient :

Coefficient Prix public boutique (TTC)
×2,2 121 €
×2,5 137,50 €

Votre portefeuille sera donc affiché entre 121 et 138 € TTC en boutique. Retenez bien cette fourchette, elle va tout déterminer.

La règle d’or : votre prix direct au moins égal au prix boutique

C’est LA règle que trop de créatrices découvrent après avoir perdu une revendeuse : votre prix de vente directe (site, Etsy, marchés) doit être au moins égal au prix public pratiqué en boutique.

Imaginez la scène : une cliente craque sur votre portefeuille à 130 € dans la boutique, vous cherche sur Instagram, et le trouve à 85 € sur votre page Etsy. Elle achète chez vous, évidemment. La boutique vient de vous faire de la pub gratuite pour une vente qui lui passe sous le nez. Elle s’en rendra compte, et elle arrêtera de vous commander. À raison.

Dans notre exemple, si votre prix direct actuel est de 85 €, vous avez deux options avant de dire oui à la boutique :

  1. Remonter votre prix direct autour de 121-138 €. Et souvent, c’est une excellente nouvelle déguisée : si 85 € vous semblait déjà « cher », c’est probablement que votre coût de revient était sous-estimé au départ.
  2. Renoncer à la vente en gros pour l’instant, si votre clientèle actuelle ne suivait pas ce repositionnement.

Ce qu’il ne faut jamais faire : vendre en direct moins cher que vos revendeuses. C’est le meilleur moyen de n’avoir bientôt plus ni revendeuses, ni crédibilité sur vos prix.

Le dépôt-vente : l’entre-deux à connaître

Entre la vente en gros et la vente directe, il existe une troisième voie : le dépôt-vente. Vous confiez vos pièces à la boutique, elle ne vous paie que ce qui se vend, et garde une commission, typiquement 30 % du prix public.

Reprenons le portefeuille, affiché 129 € en boutique :

  • La boutique garde 30 %, soit 38,70 € ;
  • Vous touchez 90,30 €. Cotisations déduites, il vous reste 79,19 €, soit 41,19 € au-dessus de votre coût de revient de 38 €.

C’est plus rémunérateur que la vente en gros (41,19 € contre 10,23 € de marge). Mais la contrepartie, c’est le risque : les invendus restent à votre charge. Si rien ne se vend, vous récupérez votre stock, parfois défraîchi par des mois en vitrine, et vous n’avez rien gagné. La boutique, elle, n’a rien risqué, c’est pour ça qu’elle accepte une part plus faible.

Le dépôt-vente est un bon format pour tester une boutique avant de passer en gros ferme. Mettez toujours les conditions par écrit : durée du dépôt, état de restitution, assurance en cas de vol ou de casse, fréquence des paiements.

Quand dire non à une boutique

Travailler avec des boutiques, c’est bien. Mais pas à n’importe quel prix. Dites non (poliment, la profession est petite) quand :

  • Le prix de gros demandé passe sous votre coût de revient, ou le frôle. Vendre à 40 € un portefeuille qui vous en coûte 38, c’est passer sous vos coûts dès que les cotisations sont prélevées. Le volume ne sauvera rien : perdre de l’argent dix fois, c’est perdre dix fois plus.
  • On vous demande un coefficient inversé : « c’est nous qui fixons votre prix de gros à partir de notre prix public ». Votre prix de gros part de VOS coûts, pas de leurs envies.
  • Les délais de paiement s’allongent au-delà de 30-45 jours, ou restent flous. Votre trésorerie de micro-entrepreneuse ne peut pas financer leur stock.
  • Le volume demandé dépasse votre capacité réelle sans embaucher ni sacrifier vos autres canaux. Une commande de 200 pièces peut couler un atelier solo aussi sûrement qu’une absence de commandes.

Un non argumenté (« mon coût de revient ne me permet pas ce tarif ») inspire souvent plus de respect qu’un oui consenti à contrecœur. Et il arrive que la boutique revienne avec une meilleure proposition.

Tout part de votre coût de revient

Vous l’avez vu : prix de gros, prix public, dépôt-vente, tous ces calculs reposent sur un seul chiffre de départ, votre coût de revient réel. Si vous ne le connaissez pas au centime, impossible de négocier sereinement. Pour le poser couche par couche, la méthode complète pour calculer un prix de vente déroule tout, des matières aux cotisations.

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Une boutique qui vous contacte, c’est la preuve que votre travail plaît. Répondez-lui avec des chiffres. C’est ce qui fait la différence entre une jolie proposition et une commande qui vous paie.


Sources : entreprendre.service-public.gouv.fr : franchise en base de TVA ; urssaf.fr : cotisations du micro-entrepreneur.

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