Combien vendre un pull tricoté main : le vrai calcul

Mains tricotant une laine bouclée avec des aiguilles en bois

Vous avez écrit le prix sur une petite étiquette en carton : 380 €. Vous l’avez posée sur le pull plié, vous avez reculé d’un pas, et vous avez retourné l’étiquette face contre table. Puis remise à l’endroit. Puis retournée. Le marché ouvre dans dix minutes.

En bref :

  • Laine, 9 pelotes de 50 g à 7 € : 63,00 €
  • Aiguilles amorties, marqueurs : 2,00 €
  • Étiquette cousue, sachet : 1,50 €
  • Temps, 40 h à 20 €/h : 800,00 €
  • Coût de revient : 866,50 €
  • Avec 20 % de marge : 1 039,80 €
  • Prix honnête, URSSAF comprise : 1 186 €

Ce moment-là n’est pas un problème de calcul. Le prix, vous le connaissez à peu près. Ce qui coince, c’est de le dire à voix haute et de tenir les trois secondes de silence.

Alors autant l’annoncer tout de suite : un pull tricoté main est un objet à trois chiffres. Toujours. Quarante heures d’aiguilles ne se vendent pas 80 €, et il n’existe aucun prix de marché qui vous rémunère correctement sur ce format. La vraie question n’est donc pas combien vendre un pull tricoté main, mais comment on annonce ce prix, à qui, et dans quelles conditions. Ça s’apprend, et ça tient en trois outils : la commande, le devis, l’acompte.

Le chiffre que vous allez devoir prononcer

Posons-le une fois, proprement. Un pull col rond, taille M, en mérinos, avec un motif torsadé sur le buste. 420 g de laine, 40 heures d’aiguilles, montage et couture compris.

Poste Détail Coût
Laine 420 g de mérinos, 9 pelotes de 50 g à 7 €, pelote entamée comptée entière 63,00 €
Aiguilles amorties, marqueurs usure sur plusieurs projets 2,00 €
Étiquette cousue, sachet conditionnement 1,50 €
Temps 40 h à 20 €/h 800,00 €
Coût de revient 866,50 €

Le temps écrase tout le reste, 800 € contre 66,50 € de matières. C’est la signature du tricot : vous ne vendez pas de la laine, vous vendez des heures. Et 20 € de l’heure n’a rien d’un caprice, c’est le plancher de la fourchette que nous conseillons en tricot et crochet, 20 à 25 €. Si ce taux vous semble haut, l’article sur le taux horaire à vous payer pose les repères.

On ajoute 20 % de marge pour le matériel qui s’use, les pelotes de test, l’aiguille circulaire qui rend l’âme : 866,50 × 1,20 = 1 039,80 €. Puis l’URSSAF, 12,3 % du prix de vente en micro-entreprise. Comme le pourcentage s’applique au prix final, on calcule à l’envers : 1 039,80 ÷ 0,877 = 1 186 €.

1 186 €. Voilà. Ce chiffre ne dit pas « vendez vos pulls 1 186 € ou arrêtez ». Il dit autre chose, de bien plus utile : à 380 €, vous accordez déjà 68 % de remise sur votre propre travail. Cette étiquette que vous n’osez pas laisser à l’endroit, c’est déjà un prix d’ami.

Le calcul de l’article en une carte : le temps écrase tout, prix honnête, urssaf comprise 1 186 €

Aucun prix de marché ne paie le SMIC sur ce format

Prenons le calcul par l’autre bout. C’est cruel, mais ça règle la question pour de bon.

Vendu 150 €, ce qui passe déjà pour courageux sur un marché de créateurs : après URSSAF il reste 131,55 €, moins 63 € de laine, soit 68,55 € pour quarante heures. 1,71 € de l’heure. Montons à 500 €, le haut de ce qui se pratique sur un pull entièrement fait main. Il reste 438,50 €, moins la laine, 375,50 € pour quarante heures. 9,39 € de l’heure. On a plus que triplé le prix, et on est toujours sous le SMIC horaire brut, à 12,31 €.

Notre position, et elle se conteste : sur un pull de quarante heures, il n’existe pas de bon prix de marché. Le format lui-même est le problème, pas votre positionnement, pas votre notoriété, pas vos photos. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut arrêter d’en tricoter. Ça veut dire qu’on arrête d’en tricoter pour le stock.

Ne tricotez plus un seul pull sans acheteuse

Un pull en stock à 380 €, c’est de l’argent immobilisé dans une taille, un coloris et un goût. Trois paris d’un coup. Sur un bonnet à 45 €, un pari raté coûte deux soirées. Sur un pull, il coûte un mois de travail, plus la place qu’il occupe sur votre stand six marchés d’affilée, où il fait surtout un très joli décor.

Pire : un gros ticket qui traîne finit toujours par baisser. Vous le sortez à 380 €, il ne part pas, vous le passez à 300 € au marché de Noël, puis à 250 € en janvier « pour qu’il vive ». Et vous venez d’apprendre à vos clientes régulières qu’il suffit d’attendre.

La commande retourne le problème. Vous tricotez pour quelqu’un qui a choisi sa taille, sa couleur et son délai, qui a déjà versé une partie de la somme, et qui attend. Le pull ne dort jamais. Le prix, lui, cesse d’être une hypothèse à défendre devant des inconnus : il devient un montant convenu avec une personne précise.

Sur votre stand comme en boutique en ligne, le pull change de rôle. Il n’est plus un article, il devient un exemple. Un modèle porté, deux photos, une pancarte : « pull sur mesure, à partir de 380 €, six semaines de délai ». Vous vendez la possibilité, pas l’objet.

Le devis tient en six lignes

Le mot fait peur parce qu’on l’imagine administratif. Pour un pull, c’est un message rédigé en dix minutes, et il vous protège autant qu’il rassure.

La description exacte, d’abord : « pull col rond, mérinos coloris terracotta, taille M, torsades sur le buste ». Les mensurations relevées ensuite, pas la taille supposée. Le délai en semaines, généreux plutôt que juste. Le prix total, en chiffres et en toutes lettres. L’acompte et sa date. Et une dernière ligne sur ce qui n’est pas compris : la retouche après essayage, l’envoi, le changement de coloris en cours de route.

Cette dernière ligne est celle qui vous évite les conversations pénibles. « Finalement je préférerais du bleu », un jeudi soir, alors que le dos est monté, ça se répond avec le devis. Pas avec de la diplomatie.

Le prix ne se recopie jamais d’un pull à l’autre. Deux pulls de la même taille peuvent s’écarter de 100 € selon le point : un jersey simple avance vite, un torsadé ou un ajouré double les heures. Comptez vos rangs, pas votre mètre.

L’acompte de 30 %, et pourquoi il ne vexe personne

Sur un pull à 380 €, l’acompte est de 114 €. Il couvre la laine, 63 € ici et souvent le double sur un gros pull d’hiver, et il fait passer une intention à l’engagement.

La peur classique, c’est de passer pour méfiante. Elle est infondée. Personne ne s’étonne d’un acompte chez le cuisiniste, le tapissier ou le photographe de mariage. Une pièce faite pour une seule personne, dans sa taille et sa couleur, ne se revend pas si elle est abandonnée. La cliente le comprend en une phrase, à condition que la phrase existe.

Celle-ci fonctionne : « Je démarre les commandes avec 30 % d’acompte, ça me sert à acheter la laine de votre coloris. Le solde est réglé à la livraison. » Pas de justification, pas d’excuse, pas de « désolée mais ». Vous énoncez une modalité, comme vous énoncez un délai.

Et si l’acompte fait fuir, vous venez d’économiser quarante heures. C’est exactement à ça qu’il sert.

Dire non, poliment

Arrive le message : « Tu me le ferais à 150 ? » Vous connaissez le chiffre, maintenant : 1,71 € de l’heure. Le réflexe est d’expliquer, de se justifier sur trois paragraphes. Ne faites pas ça. Plus vous argumentez, plus vous laissez croire que le prix se négocie.

Deux phrases suffisent. « Je ne peux pas descendre à ce niveau, un pull me prend quarante heures. En revanche, sur ce budget, je peux vous faire un snood torsadé dans la même laine, ou un bonnet et des mitaines assortis. » Vous refusez le prix, vous gardez la cliente, et vous lui proposez quelque chose de rentable.

Si elle insiste sur le pull, la réponse tient en un mot. Non. Sans point d’exclamation et sans émoticône d’excuse. Une commande à perte n’est pas une vitrine, c’est quarante heures de votre vie payées au tarif du pourboire. Nos réponses au « c’est trop cher » donnent d’autres formulations, utiles aussi sur les petits formats.

Votre concurrent n’est pas le rayon maille du centre commercial

Reste le vrai adversaire du gros ticket, la comparaison. Un pull tricoté main n’est pas en concurrence avec le pull à 25 € de la grande enseigne. Point. L’un sort d’une usine par milliers, l’autre a demandé quarante heures d’une paire de mains.

Votre pull est en concurrence avec le beau cadeau qu’on n’ose pas s’offrir. La cliente qui paie 380 € ne le compare pas à Kiabi, mais à un pull de créateur en boutique, à un cadeau d’anniversaire qui marque, à la pièce qu’elle gardera dix ans. Sur ce terrain, 380 € tient debout.

Ça décide aussi de l’endroit où vous vendez : le gros ticket ne se joue pas devant une foule qui passe, mais devant la personne qui cherchait précisément ça. Les couturières affrontent la même comparaison face au prêt-à-porter, et notre guide sur le prix des créations couture fait main montre comment tenir un prix face au magasin.

Montrez une grille, jamais un prix tout seul

Dernier outil, purement commercial. Un prix isolé à 380 € ressemble à une agression. Le même 380 € en bas d’une liste qui commence à 35 € devient la ligne haute d’un catalogue cohérent, et la cliente voit d’un coup d’œil ce qui coûte des heures et ce qui n’en coûte pas. Voici ce qui se pratique en vente directe, pour un travail soigné.

Pièce Heures typiques Laine Fourchette constatée
Bonnet 3 à 5 h 10 à 20 € 35 à 60 €
Écharpe, snood 6 à 12 h 25 à 45 € 60 à 130 €
Mitaines, chaussettes 5 à 9 h 15 à 30 € 45 à 90 €
Gilet, pull enfant 15 à 25 h 40 à 70 € 150 à 280 €
Pull adulte 30 à 50 h 60 à 150 € 250 à 500 €

Deux lectures. Pour votre cliente, le tableau situe le pull dans une famille et rend son prix logique. Pour vous, il dit où est l’argent : un bonnet de trois heures vendu 60 € vous laisse 14,21 € de l’heure une fois l’URSSAF et la laine payées, le meilleur rapport de la liste. Aucune ligne du pull ne s’en approche, même à 500 €.

Ces fourchettes situent une pièce, elles ne la calculent pas. Pour un ouvrage précis, pelote entamée comptée entière et demi-heure de finitions comprises, notre guide pour fixer le prix d’un tricot ou d’un crochet déroule la méthode sur un bonnet mérinos.

Et si la commande ne vous tente pas, il reste l’édition. Le patron, vous l’avez déjà écrit. Gradé sur plusieurs tailles, il part entre 6 et 12 € en PDF et continue de se vendre les soirs où vous ne tricotez pas. Même logique chez les illustratrices, le calcul est déroulé sur les illustrations imprimées. Un kit, laine dosée et patron dans une pochette, se vend 90 à 140 € sans que vous passiez une soirée aux aiguilles à la place de la cliente. Côté crochet, le mur des heures se contourne par la conformité jouet : notre article sur combien vendre un amigurumi le déroule.

L’étiquette, à l’endroit

Reprenez votre pull. Comptez les pelotes, notez vos heures sans arrondir vers le bas, choisissez votre taux. Le calculateur de prix pour le tricot et le crochet (gratuit) additionne vos matières, vos minutes et votre marge, et vous sort un coût de revient et un prix de base. Les cotisations et les frais de plateforme sont dans le pack (payant). Et pour savoir ce que votre prix actuel vous paie, le vérificateur de prix tricot (gratuit) fait le calcul à l’envers en trente secondes.

Puis remettez l’étiquette à l’endroit, et laissez-la. Les trois secondes de silence après le prix, ce n’est pas un refus. C’est quelqu’un qui compte quarante heures dans sa tête.

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